Une histoire du bateau – la genèse

« Rocquette », the winner !

Depuis hier soir en ce mois d’avril 2016, Rocquette, joli sloop de 13m, est sur la Hamble River amarré au ponton visiteurs du Royal Southern Yacht Club. Arrivé dans la nuit par les Needles et le Solent, il vient en route directe de Douarnenez, en Bretagne, port de pêche bien connu des marins britanniques pour son Festival Maritime et son Port-musée.
Le moment est cependant loin d’être celui d’une simple escale.
En fait, quand le mythe maritime existe, il est toujours tentant de tenter de lui donner plus de réalité, cela crée les jolies navigations. C’est – n’est-ce pas ? – une des vocations du marin.

Rocquette au près en Manche

Rocquette, yacht classique de course, se prête parfaitement à cette aventure. Sur la Hamble, Rocquette, après plus de quarante années de navigation, vient rendre une visite à celui qui l’a créé ! Acquis par Yves Tanguy en 2010 et restauré dans son chantier naval, il est depuis stationné au Port-Rhu. Le navire se targue d’avoir eu comme géniteur et propriétaire Peter Nicholson lui-même. Il allait le faire naître sous son crayon en 1963 en réponse à l’audacieux défi qu’Olin Stephens avait créé sous les traits de Clarion of Wight.
L’affaire est bien sûr un peu plus complexe et a vu s’affronter à partir de 1963 et pendant plusieurs années quelques bateaux particulièrement innovants qui vont révolutionner le monde de la course au large. Rocquette est l’un des plus emblématiques de ces bateaux.
L’Admiral’s Cup, née en 1957 d’un défi entre la Grande-Bretagne et les USA, est alors toute jeune et voit s’affronter tous les deux ans sur quatre courses des équipes nationales représentées par trois bateaux. Les deux premières éditions ont vu gagner l’équipe britannique mais l’arrivée d’autres nations et surtout la perte de la coupe en 1961 au profit des Américains va enflammer le petit monde de la course au large basé à Cowes.

En parallèle, à cette époque se popularise la pratique de la voile en croisière et en régate et la télévision naissante va participer à sa visibilité médiatique. Comme chacun sait, la fine fleur du yachting se mesure chaque année dans des compétitions dans le Solent autour de l’île de Wight mais aussi sur des parcours hauturiers comme la Fastnet Race, née en 1925, et d’autres

They came to Cowes – Yachting World

compétitions du RORC comme Cowes-Dinard. Comme aujourd’hui, le débat et les défis de l’époque tournent autour du talent de quelques architectes, de la personnalité et audace sportive et financière d’un groupe de propriétaires et d’une poignée de concepts-clés d’architecture navale. La visibilité médiatique de plus en plus présente favorise déjà la mobilisation de capitaux industriels et commerciaux.
Après la défaite de 1961, l’édition 1963 va voir les choses rentrer dans l’ordre, d’un point de vue britannique bien sûr ! L’équipe nationale, issue de bateaux d’architectes différents, remporte l’épreuve : Clarion of Wight (Olin Stephens), Outlaw (John Illingworth&Angus Primrose) et Noryema III (Peter Nicholson). Cependant Clarion, en gagnant l’épreuve la plus prestigieuse, la Fastnet Race, et avec une avance de points considérable sur les deux autres rappelle durement aux Britanniques que si le bateau et ses propriétaires sont anglais, l’architecte est américain !

Ainsi commence l’histoire de Rocquette

Peter Nicholson a à cette époque repris la direction du chantier Camper&Nicholsons à Gosport, près de Portsmouth et à deux pas du Solent. Architecte talentueux, il a déjà signé sa première coque en GRP (polyester) quatre ans avant sous la forme du Nicholson 36. Selon Chichester qui y fait construire dans les mêmes années son Gipsy Moth 4, c’est également un des meilleurs barreurs mondiaux.
La construction intégrale en bois appliquée aux yachts de course est alors à son apogée et Peter Nicholson va mettre tout son talent à créer Rocquette car il y a maintenant l’insupportable défi que l’américain Stephens a lancé aux Britanniques sous la forme de Clarion of Wight.
Le débat architectural des années 63 et 64 tourne principalement autour de la légèreté des bateaux. La jauge (RORC rule) favorise les bateaux lourds (scantling allowance) et les normes du Lloyd fixent des échantillonnages minimum. Cependant Outlaw, bateau de l’année en 1963, est probablement déjà le plus léger de sa catégorie. L’écueil à éviter dans cette démarche est bien sûr de se retrouver avec des bateaux fragiles, peu sûrs et inadaptés à la croisière. Aluminium, composite viennent aussi déjà concurrencer les essences de bois les plus performantes, la région de Southampton étant également un haut lieu de la construction aéronautique. Les forums de la revue Yachting World de l’époque donnent la parole aux architectes :

«En restant dans certaines limites, je ne vois rien de mal à alléger (stripping out) un bateau de course au large pour le faire aller plus vite !»
Peter Nicholson, Yachting World , oct 64.

«La jauge du RORC…. nous autorise à concourir… en utilisant les nouveaux matériaux disponibles.»
Angus Primrose, Yachting World , oct 64.

Rocquette sera dessiné et construit pendant l’hiver 63/64 et lancé au début juin. L’objectif annoncé est donc clairement de battre Clarion of Wight et Peter Nicholson en fait son affaire personnelle puisqu’il en sera propriétaire et skipper durant l’année 64.

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